« Franchement il fallait que je m’éloigne… pas pour fuir, mais pour comprendre ce que ça voulait dire, être père. J’étais pas prêt, pas bien. J’avais trop de colère, trop de silences en moi. Je voulais pas faire du mal à mes fils, alors j’ai préféré me taire un moment. Vous les laisser même si c'était pas facile. C’est pas de l’abandon, mais comme une... mise en veille, vous voyez. Vous avez toujours gardé le lien avec moi. »
Extrait d’un entretien avec un père de trois garçons, accompagnés durant huit ans en MECS.
Dans les dispositifs de protection de l’enfance, la parentalité est souvent observée à travers une grille dichotomique : le parent est jugé comme présent ou absent, compétent ou défaillant, impliqué ou désengagé. Ce regard binaire ne permet pas de rendre compte de la complexité des trajectoires parentales, ni de la singularité des histoires de vie que portent ces hommes et ces femmes en devenir de parents.
Le terme que ce père a trouvé spontanément lors de cet entretien m’a paru si juste dans son récit. Il invite à penser autrement : à envisager un état intermédiaire, une forme de latence, que je propose d’appeler mise en veille parentale.
Suspendre pour reconstruire
Lorsqu’un parent est identifié par les services sociaux ou par le juge comme fragile, défaillant ou maltraitant, une série d’évaluations, d’interventions, voire de décisions judiciaires s’enclenche. Dans certains cas, le placement de l’enfant devient une mesure de protection nécessaire.
Ce moment, souvent vécu comme une rupture violente, peut toutefois être pensé comme un espace-temps de transformation, si l’on accepte de considérer qu’un parent ne disparaît pas : il entre dans un processus de mise en veille.
La mise en veille parentale, c’est ce moment où le parent, mis à distance de son rôle actif auprès de l’enfant, peut entamer un travail sur lui-même : revisiter son histoire, interroger ses blessures, ses traumatismes, sa propre éducation, son couple, son identité.
C’est un temps de reconfiguration intérieure, où il n’est pas exigé d’être immédiatement un "bon parent", mais simplement d’être en chemin.
Penser un nouveau paradigme
Dans cette perspective, accompagner la parentalité ne revient plus à exiger une performance immédiate, mais à soutenir un processus évolutif. Cela suppose de repenser nos pratiques professionnelles et nos représentations : sortir du jugement, de l’injonction, de l’évaluation constante, pour accueillir la complexité de la parentalité humaine.
Cela implique aussi de sortir d’un modèle normatif linéaire pour entrer dans une pensée par étapes, par cycles, dans laquelle le parent peut :
- Être pleinement engagé,
- Se mettre en veille temporaire,
- ou encore revenir progressivement dans la relation éducative.
Ce n’est pas un renoncement, c’est un repositionnement. Ce n’est pas une absence, c’est un retrait stratégique, parfois salvateur pour l’enfant.
Un triptyque en mouvement : enfant – parent – professionnel
Penser la mise en veille parentale dans nos pratiques, c’est aussi offrir un cadre de sens aux différents protagonistes de l’accompagnement.
- Pour l’enfant, cela signifie comprendre que son parent n’est pas rejeté ni disparu. Il est au travail, en mutation, en devenir. Cela donne du sens à l’absence et peut permettre de restaurer le lien.
- Pour le parent, c’est une manière de se déculpabiliser sans se déresponsabiliser. Il peut admettre sa difficulté, sans honte, et investir un espace de transformation plutôt qu’un rôle à endosser à tout prix.
- Pour le professionnel, c’est une invitation à dépasser la logique du présent/absent, à accompagner des formes de parentalité moins visibles mais tout aussi réelles. C’est reconnaître la dimension fluctuante de la parentalité, comme un courant électrique que l’on peut rebrancher, amplifier, ou mettre temporairement en veille — sans jamais couper le fil.
Une posture d’accompagnement plus juste
Ce paradigme de la mise en veille ne doit pas devenir un nouveau modèle rigide ou une norme. Il ne s’agit pas d’imposer un rythme, mais d’ouvrir un espace. Un espace pour penser, pour souffler, pour évoluer. Il s’agit d’admettre que la parentalité n’est pas toujours immédiatement activable, et que sa mise en pause peut être un acte de responsabilité, non de fuite.
Accueillir cette nuance, c’est rendre nos pratiques plus humaines, plus fines, plus ajustées. C’est reconnaître que chaque parent a son propre tempo, et que l’accompagnement doit se faire au rythme du lien, pas à celui de l’administration.
Il s'agit aussi de penser des dispositifs de soutien aux parents durant cette période, cette parenthèse plus ou moins longue. Des dispositifs qui ne soient ni des injonctions à redevenir parent à tout prix, ni des abandons sous couvert de neutralité bienveillante. Mais des espaces d’écoute, d’accompagnement et de mise en lien, capables de soutenir la transition entre mise en veille et reprise de rôle, entre retrait et retour, dans le respect du rythme et de la singularité de chaque histoire parentale.

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